Emigration irrégulière : changer de fusil d’épaule pour mieux aborder la question

Par Moussa Seydou Diallo Journaliste spécialiste en migration Ancien Pdt Ajms-écrivain hp3verseau@yahoo.f

Moustapha SY
By Moustapha SY
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Moussa Seydou Diallo Journaliste spécialiste en migration Ancien Pdt Ajms-écrivain hp3verseau@yahoo.f

En Afrique comme dans une grande partie du reste du monde, la question de la migration est
au centre du discours politique. Elle fait partie des urgences que la communauté internationale
cherche à solutionner. En témoigne l’adoption de deux pactes mondiaux : le Pacte mondial
pour les réfugiés et le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières (Pacte
de Marrakech), qui cherchent à aborder la mobilité humaine de manière plus globale. Vue pour
la plupart du temps sous l’angle d’un « problème » alors qu’elle est une opportunité si elle est
bien administrée, l’on oublie souvent que la migration est un droit reconnu à tout individu
quelles que soient ses origines, sa race, son ethnie ou encore son appartenance etc. Quoique,
les transformations sociales, sociétales, économiques, politiques, l’apparition de nouvelles
urgences, de nouvelles aspirations et des besoins parfois existentiels la rendent à la fois
complexe et en font un enjeu et des défis majeurs qui se posent aux Etats.
« La migration est inévitable et ne s’arrêtera pas » avait laissé entendre l’actuel secrétaire Général
des Nations Unies Antonio Guterres. C’était en novembre 2016 lors du sommet « Europe
vision summit ». Il venait juste de quitter ses fonctions de Haut-commissaire aux réfugiés des
Nations unies. Cette déclaration de l’actuel secrétaire Général des Nations Unies il y’a plus de
sept ans est aujourd’hui plus que jamais d’actualité. Elle doit nous interpeller sur la gouvernance
de la migration et surtout à nous interroger sur les relations entre les Etats du Sud et ceux du
Nord. A cet effet, notre modeste réflexion va porter sur la migration dite « irrégulière » à, partir
de notre pays, le Sénégal. D’ailleurs pourquoi parler de la migration « irrégulière » si l’on sait
que la migration est un droit consacré ? On devrait parler de la migration régulière pour avoir
une bonne lisibilité du problème dont il est question.
Tenant compte de ce qui a été dit un peu plus haut, le Sénégal dont les populations ont une
vieille tradition de mobilité n’y échappe pas. Terre d’accueil et d’hospitalité, le Sénégal est à la
fois un pays de départ, de transit mais aussi de destination. D’ailleurs, l’article 14 de sa
constitution garantie la libre circulation des personnes et des biens dans l’ensemble du territoire
national et à l’étranger. Si aujourd’hui, les populations sénégalaises n’arrivent pas à se déplacer,
à rejoindre l’autre bout, ou à braver l’interdit au péril de leur vie pour certains, c’est parce que,
quelque part, il y’a un déni de ce droit, de part et d’autre, une restriction notoire de cette liberté
par la difficulté d’obtenir un document de voyage légal. Par document de voyage, légal nous
entendons le visa pour se rendre par exemple dans l’espace Schengen. Il est bien à ce stade de
rappeler que l’émigration internationale se « caractérise principalement par des flux sud-sud
essentiellement dirigés vers les pays de la sous-région ouest-africaine » d’après le profil
migratoire de 2018.
D’ailleurs les notes de l’Institut français des relations internationales (Ifri) portant sur « l’agenda
de l’Union africaine sur les migrations : Une alternative aux priorités européennes en Afrique ?
» rendues publiques en 2021 renseignent que les migrations subsahariennes « sont très peu
connectées aux flux transcontinentaux : plus de 70 % restent en Afrique ». Si l’on observe le
continent dans son ensemble, en y ajoutant les pays du Maghreb et l’Afrique du Sud (deux
régions mieux connectées aux migrations transcontinentales en raison de leur niveau de
développement), les notes de l’Ifri, de révéler que le chiffre s’établit à près de 53 %, soit plus
d’un migrant sur deux. La proportion des migrants africains accueillis en Europe est de 26 %,
soit un sur quatre. Enfin, près du tiers des réfugiés dans le monde se trouvent en Afrique
subsaharienne.
Le visa est défini selon l’organisation internationale pour les migrations(oim) comme étant un
« titre apposé par les autorités compétentes d’un État sur le passeport ou la pièce d’identité d’un
non-national souhaitant entrer, sortir ou traverser le territoire de cet État, qui indique que les
autorités considèrent, lors de la délivrance du titre, que l’intéressé relève d’une catégorie de non
nationaux autorisés à entrer, sortir ou traverser le territoire de l’État en vertu de sa législation.
Un visa définit les critères d’entrée, de transit ou de sortie du territoire d’un État ». La difficulté
d’obtention de ce document non seulement est un obstacle à la libre circulation des africains
notamment des sénégalais mais ouvre la porte au développement de circuits parallèles
meurtriers par voie terrestre et maritime : la migration irrégulière. Elle est définie par l’Oim
comme étant un « mouvement contrevenant à la réglementation des pays d’origine, de transit
et de destination ». Miriam Valiani, anthropologue italienne dira dans une entrevue publiée dans
le journal « le Quotidien » du Sénégal qu’il est « juste que la population africaine obtienne le
droit de voyager comme les autres ». Elle ne demande pas plus que ça.
Il apparait à nos yeux, plus pertinent de parler de modalités pratiques à mettre en œuvre pour
favoriser la migration régulière plutôt que de s’épancher sur un mouvement irrégulier et, qui
pourrait être régulier. Pourvu qu’on fasse preuve de réalisme, de générosité et de bonne foi. Il
est bon de rappeler les propos d’Antonio Guterres lors du sommet de novembre 2016. « La
migration n’est pas le problème, mais la solution » avait-il laissé entendre. Avant de poursuivre
plus tard dans son allocution que « La gestion de la migration est une question de souveraineté
nationale(…)». Aujourd’hui, les pays du Nord et mêmes africains semblent fermer l’œil tout en
essayant de se donner bonne conscience en voulant trouver des causes « supposées » profondes
à la migration dite irrégulière des jeunes en Afrique. Parmi ces raisons, on listera celles
économiques, sociales, la pauvreté, les crises/conflits, la sècheresse, le dérèglement climatique.
Certes ! Ce sont des motifs avérés. Quid de la difficulté de voyager régulièrement avec un Visa?
On doit en parler. On n’en parle pas.
« Je ne pense pas que ce soit possible de vaincre facilement la migration avec la manière de faire
actuelle. Il faut d’abord donner à chacun la même possibilité de voyager. Il est juste que la
population africaine obtienne le droit de voyager comme les gens des autres pays, estime Miriam
Valiani, anthropologue Italienne dans le journal « Le Quotidien ». Les Objectifs du
développement durable(Odd) à travers son objectif 10.7 recommandent de faciliter la migration
et la mobilité de façon ordonnée, sans danger, régulière et responsable, notamment par la mise
en œuvre de politiques de migration planifiées et bien gérées. En lieu et place de cela, on assiste
à des politiques migratoires restrictives et à la sécurisation de la migration par l’externalisation
des frontières. Pourtant, conformément à l’Odd 10.7, l’objectif 5 du pacte mondial sur les
migrations sûres, ordonnées et régulières recommande de: faire en sorte que les documents de
voyage pour la migration régulière soient accessibles et plus souples. Mais, on fait fi de tout cela
pour nous entretenir à longueur de journée sur la migration irrégulière.
Au niveau africain, l’agenda 2063 de l’UA à travers son aspiration 2 recommande l’accélération
des progrès vers l’unité et l’intégration continentale pour une croissance soutenue, le commerce,
les échanges de biens et services, la libre circulation des personnes et des capitaux grâce à la
création d’une Afrique unie et à l’intégration accélérée de l’économie par la mise en place de la
Zlecaf. Toutes ces initiatives de gouvernance des migrations ont été adoptées par la plupart des
pays de la planète. Si le blocage persiste toujours, c’est parce qu’il y’a quelque part un manque
de volonté de voir le véritable problème se résoudre. De même, il y’a qu’au niveau du continent
on ne s’assume pas. Ou en tout cas, on éprouve des difficultés à le faire. Les leaders politiques
africains sont dans la reprise des discours ant-immigraton de l’Europe sans aborder le sujet d’un
autre œil à partir du postulat africain. Promouvoir un discours africain de la migration à partir
de réalités africaines d’une part et d’autre part travailler comme les autres à faire de la mobilité
intra-africaine une réalité. Avoir la latitude et la liberté de se mouvoir en Afrique de l’Est à
l’Ouest, du Nord au Sud, devrait être le cadet de nos soucis.
« Il est très difficile de se déplacer à l’intérieur du continent, en raison des restrictions de visa,
mais aussi de l’absence de réseau en termes de connexions routières, de vols, etc. On a
l’impression que l’Afrique n’est pas faite pour les Africains. Il est plus facile pour les Européens
de venir en Afrique. Pour un Africain, se déplacer à l’intérieur de l’Afrique est un très gros
problème », s’est expliquée Rose Kobusinge, ambassadrice de la jeunesse pour l’Union africaine
et l’Oim dans un entretien publié dans « Le Quotidien » en marge du forum mondial migration
et développement tenu à Genève en début d’année 2024. Pour le respect de la dignité humaine
notamment des migrants africains, cette ambassadrice d’origine ougandaise assène « nous
devons traiter les Africains comme nous souhaiterions que les autres les traitent. Si vous
maltraitez les Africains à l’intérieur du continent parce qu’ils sont des migrants, il sera très
difficile de s’attendre moralement à ce que l’Europe, l’Asie ou les Etats-Unis les traitent
différemment ».
C’est pourquoi, il n’y a pas de honte pour les Etats Africains notamment pour le Sénégal d’aller
chercher ses filles et fils qui sont en détresse, dans les liens de détentions hors du pays.
Lorsqu’un pays tiers renvoie votre compatriote ou bien vous exprime sa volonté de ne plus voir
un de vos compatriotes sur son territoire, l’Etat doit être fort et avoir la grandeur d’aller
chercher ses enfants et les ramener au bercail. C’est aussi une manière de se faire respecter et
de porter la voix. C’est d’ailleurs toute l’importante et la pertinence d’appliquer le principe de
réciprocité en matière de Visa. Pourquoi le Sénégal doit rester ouvert à la mobilité mondiale
alors que la mobilité mondiale est fermée à lui ? Pourquoi le Sénégal ne devrait-il pas appliquer
les mêmes conditions aux ressortissants des pays tiers qui demandent à ses filles et fils un Visa
? Instaurer un Visa d’entrée au Sénégal pour tout pays qui le demande à des sénégalais est non
seulement un acte d’affirmation de notre souveraineté, mais c’est aussi une donnée sécuritaire.
Sinon, les potentiels visiteurs du Sénégal pourraient bien se demander de la fiabilité d’un pays
dans lequel on entre et on sort comme on veut.
Parler et promouvoir la migration régulière n’est pas un péché. Mais une vérité qui doit aider à
rendre la migration plus digne et respectueuse des droits humains. Osons en parler pour lever
les équivoques, donner les bonnes informations et avancer ensemble. Tout comme il faut
travailler à rendre accessible la migration régulière, il faut améliorer les conditions d’existence
et d’épanouissement des populations. Le premier ministre Monsieur Ousmane Sonko, avait
lancé un appel fort à la jeunesse sénégalaise à rester et à construire ensemble le pays. Il est
attendu de lui et son gouvernement de faire espérer les jeunes tout en leur offrant les conditions
d’épanouissement et d’accomplissement dont ils ont besoin d’une part et d’autre part leur
permettre de voyager lorsqu’ils en expriment ou sentent le besoin. La migration est un besoin
humain, naturel qui accompagne la vie de l’homme.
Pour rappel, l’article 13 de la déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée en 1948
par les Nations Unies, stipule que « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir
sa résidence à l’intérieur d’un État. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le
sien, et de revenir dans son pays ». Quant à L’article 2 du protocole additionnel no 4 à la
Convention européenne des droits de l’homme, elle énonce ainsi la libre circulation: «
Quiconque se trouve régulièrement sur le territoire d’un État a droit d’y circuler librement et
d’y choisir librement sa résidence. Toute personne est libre de quitter n’importe quel pays, y
compris le sien ». Pour sa part, l’Article 12 de la charte africaine des droits de l’homme et des
peuples dispose: « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à
l’intérieur d’un Etat, sous réserve de se conformer aux règles édictées par la loi ». « Toute
personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. Ce droit
ne peut faire l’objet de restrictions que si celles-ci sont prévues par la loi, nécessaires pour
protéger la sécurité nationale, l’ordre public, la santé ou la moralité publique (…). Tout ce qui
reste, c’est de travailler à rendre cette mobilité possible par une bonne gouvernance soucieuse
de la vie humaine et qui place l’humain au cœur de son action. Changez de fusil d’épaule et la
migration irrégulière sera un vieux souvenir et chacun sera tranquille chez soi.

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